De l’endroit où l’on grandit

Eglise

On en parlait vendredi midi dans un restau indien du 18ème avec mon amie Elise. Entre deux bouchées de plats végés, on a reparlé de « notre » ville.

J’oscille toujours entre mon sentiment de nostalgie d’y avoir vécu et d’avoir fait des rencontres amicales importantes et mon sentiment de rancune forte à l’égard d’une ville qui personnifie encore certaines de mes douleurs.

Ouais donc, j’ai grandi dans une ville bourgeoise du 7.8.

Près de 7500 habitants, une jolie gare, des gens que l’on croise depuis des années, une fête annuelle, son feu d’artifice, plusieurs écoles, une brocante emblématique. Bref, une ville quoi.

Une ville qui a longtemps représenté le Mal pour moi. Parce que c’est là bas que j’ai ressenti la différence, mais en version hard tu vois. Les premières et répétitives insultes à l’école primaire « sale noire », « négresse », « mets ta tête dans un bol de lait, tu seras mieux ». L’assistante maternelle qui ne nous porte pas en odeur de sainteté moi, mon copain antillais et ma copine chinoise et qui se montre gentille avec nous seulement devant nos parents. Parce que sinon, le reste du temps, elle ne veut pas nous tenir la main, ne veut pas nous embrasser et marque une moue de dégoût quand on la touche. La buraliste qui me scrute d’un œil soupçonneux dès que je rentre dans sa boutique, qui répond rarement à mes « bonjour » et mes « au revoir » et que je vois souvent se comporter différemment avec d’autres personnes. Un jour, elle dira à ma mère (qui est très claire de couleur de peau) qu’il y a certains clients qu’elle préféraient éviter d’avoir (désignant deux personnes de couleur se trouvant dans la boutique). Le comportement méprisant d’autres personnes et je sais, parce que malheureusement l’intuition nous trompe rarement que ma couleur de peau n’est pas étrangère à cela. Faire partie d’une des seules familles noires du coin. Prendre conscience de ma situation sociale et se comparer avec tristesse aux autres. Habiter dans un appart petit, complexer de ne pouvoir recevoir les copines et se dire que de toute façon ce serait trop la honte vu les grandes maisons dans lesquelles elles m’invitent quotidiennement.

Il y a tout ça, bien sûr, mais aussi une profonde affection de ma part pour cette ville et certains de ses habitants (parce qu’il ne faut pas généraliser).

J’y ai connu mes premières amitiés, mes joyeuses sorties d’après l’école quand j’allais jouer chez l’une ou l’autre de mes amies. Les goûters que l’on emporte pour une dégustation assise sur l’herbe fraîche. Les devoirs expédiés pour pouvoir viiiiiite, aller jouer dehors. Les premiers apprentissage pas très follichons du vélo, du patin à roulettes, du skateboard. Les éclats de rires, les moments de folies adolescentes. Les balles aux prisonniers, les sessions de basketball. Le crépuscule, pas de montre et le temps passe vite quand on joue, papote, rigole, donc on sait qu’il est tard et que là il faut vraiment rentrer. La mère ou le père de la copine qui me ramène chez moi en voiture. Ces habitants gentils et familiers, dès qu’on les croisait, ils avaient toujours une douce parole pour moi, ma mère ou mon papa. Des années plus tard, ils demandent toujours des nouvelles de la « petite » à ma mère. L’argent de poche aussi vite reçu, aussi vite dépensé avec les copines chez l’épicier du coin pour des bonbons. A force, il nous connaît, il nous file même quelques bonbons gratos. Le bus pour le collège. Les rendez-vous donnés à la gare. Les discussions qui durent des heures, assises sur le trottoir, en face de la maison familiale ou sur un banc. Les fêtes chez les copains. Les soirées au Petit Parc où l’on a l’impression que la nuit est à nous. Les premières soirées à la MJC. Les soirées pyjamas où l’on regarde la télé jusqu’à pas d’heure. Dormir chez sa meilleure amie et faire le mur. Se disputer, aller s’asseoir sur un banc, regretter et allez retrouver notre copine et repartir comme en 40. Les boums au Champony. Nos soirées beuveries. Les crushs pour les grands frères de mes copines. Les amitiés précieuses qui se sont installées sans crier gare et qui durent encore maintenant. Les concerts et cette salle blindée de chez blindée et moi toute fière de chanter ici, chez « moi ».

Souvent, je me demandais. Est ce que cela n’aurait pas été mieux d’être ailleurs, de ne pas sentir ce sentiment de différence, de rejet ou d’exclusion parfois ? Est ce que j’aurais été mieux dans ma peau plus jeune, si j’avais été ailleurs ?

Je n’en sais rien. Et je ne me pose plus la question avec insistance maintenant, parce que je garde plutôt le positif d’avoir grandi là bas. Je suis là où je devais être aujourd’hui et c’est aussi grâce à cette ville. Et puis dans le fond, ça me fait mal de l’écrire, mais je l’aime cette ville dans toute mon son ambivalence.

J’aime aussi penser que quelque part, ma famille et d’autres avons ouvert la voie. Maintenant quand il m’arrive de retourner là bas, je vois que la population s’est métissée, je vois plus de visages différents et ça me plaît. Je me dis que nous avons essuyé les plâtres, mais que de par notre présence, une ouverture s’est crée.

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5 Réponses

  1. […] Mon papa était Malien. Ma mère est martiniquaise. Enfant métissée, j’ai passé mon enfance et une partie de ma vie de jeune adulte dans une ville du 78. […]

  2. Héhé, je lis enfin ce post… Moi j’ai commencé par ta ville pour ensuite passer de l’autre côté de la gare et de ce côté là, il y avait un tout petit peu plus de diversité, je pense….N’empêche je comprends ce que tu dis. Et je me reconnais pas mal, surtout dans les écarts socioécos et les grandes baraques qui me faisaient tant rêver et me paraissaient inatteignables. Aujourd’hui, elles sont nettement moins à mon gout ces villas, mais à l’époque !
    A vrai dire, quand j’y retourne, cet endroit à tendance à me faire froid dans le dos. C’est comme toi, un mix, parce que j’y ai tant de souvenirs aussi, mais ce qui me frappe avant tout, c’est la froideur des lieux. Je ne sais pas si c’est dans ma tête ou non… Contrairement à toi, ma différence n’éclatait pas au grand jour (je ne portais pas d’étoile de David autour du cou ou quoi ou qu’est-ce). Mais je crois que je ne me suis jamais vraiment sentie à l’aise, ou complètement intégrée , sans pour autant en avoir conscience, gamine.
    Après comme tous les émigrés, je dirais malgré tout merci à la France. Pour avoir grandi dans un coin aussi vert, aussi sûr pour les enfants, avec une super bibliothèque, des bords de Seine et même une île ! Bref, c’est complexe et tu as très bien rendu tout ca, je trouve….

    1. Coucou :-),
      C’est intéressant de voir que pour toi aussi, il y a de l’ambivalence. Ouais, moi aussi, ces grandes villas ne me font plus autant rêver. Froideur, aussi, c’est difficile à décrire, mais il y a un peu de ça, mais je ne l’attache pas au lieu, plutôt à la manière dont je me suis éloignée de cette ville.
      Il y a plusieurs différences qui peuvent être ressentis, je crois que j’avais un besoin viscéral d’intégration. Je l’ai trouvée beaucoup plus tard, d’ailleurs…
      A la fois, c’est vraiment complexe, cela a été une chance oui.:-)

  3. Bon bah forcément ça me parle! Moi j’y suis arrivée à 12 ans, de Nantes, et mes parents l’ont choisie pour son côté « provincial »…
    Pour notre mariage, nos amis qui ne connaissaient pas n’en revenaient pas de ce village si proche de Paris! C’est joli, c’est une belle vitrine! Sans avoir ressenti ce rejet de la différence, j’ai néanmoins perçu une certaine mentalité…qui ne m’a pas dérangée longtemps puisque je me suis mariée avec un autochtone hihihi!!!
    Mais quand j’y retourne ça me fait comme toi, quand je passe devant la maison des parents d’untel, le P´tit Parc, le petit square de la mairie, …; et puis je scrute le visage de tous les gens, persuadée de les connaître… Moi aussi j’ai un sentiment très ambivalent avec cette ville … C’est chez lui, un peu chez moi, pour rien au monde je ne voudrais y vivre à nouveau mais…j’y suis attachée…

    1. Coucou !
      Oui c’est clair que l’endroit est agréable, il y a de belles balades à faire et historiquement c’est plaisant. Ouaip cette mentalité, je pense que chaque ville possède la sienne. Je vois que tu as un peu les mêmes habitudes que moi en y retournant, je n’y retournerais pas non plus, mais l’attachement est là :-).
      Ha, mais oui et quel autochtone hein ;-).
      Bisous !

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