Le harcèlement moral : une entreprise de destruction

J’ai regardé en replay l’émission « Salut les Terriens » de Thierry Ardisson. C’était la dernière émission de la saison et à cette occasion, il recevait des invités qui avaient marqué l’année. Il a reçu de nouveau un ancien employé de France Télécom qui avait subi ce qu’il appelle un « processus d’anéantissement en 3 étapes : déstabilisation, isolement et destruction« .

Je pense qu’il n’est pas utile que je vous rappelle les conséquences terribles de ce management qui a poussé plusieurs employés vers la dépression, mais aussi vers le suicide.

En écoutant le récit de ce monsieur, je ne me sentais pas très à l’aise. Quand j’ai entendu son témoignage, je n’ai pas pu m’empêcher de me rappeler que j’avais aussi vécu une expérience professionnelle éprouvante :

Il fût un temps où j’ai été cadre dans une petite entreprise. Ça se passait plutôt pas mal. J’avais des collègues que j’appréciais bien. Je trouvais l’ambiance assez conviviale. Je prenais plaisir à travailler sur mes dossiers avec des clients prestigieux.

Il y avait tout de même un gros point noir à tout ça : les sautes d’humeur de ma responsable principale. Je dois être honnête avec vous, j’ai senti dès le début qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. En réunion, il y avait cette collègue dont les mains tremblaient tellement forts avant qu’elle ne prenne la parole et que sous prétexte qu’elle ne répondait pas suffisamment bien aux questions, elle se ferait rabrouer violemment par notre responsable. Il y avait ces collègues qui ressortaient de son bureau en pleurant, systématiquement. Il y avait sa manière de nous tomber dessus pour des motifs aussi variés qu’incompréhensibles parfois. Elle communiquait très souvent de manière brutale et ne se gênait pas pour nous gueuler dessus. Au début j’essayais de me dire que son stress était peut-être passager et que tout cela se tasserait. Mais non cela a été de pire en pire.

Je me raccrochais souvent à ce souvenir quelques semaines après mon arrivée, où j’avais pris fait et cause pour ma collègue qui tremblait de peur en réunion car à cette époque, je me sentais suffisamment courageuse pour dire quelque chose. Mais ensuite malgré une envie chez moi de me rebeller, j’ai glissé progressivement dans une forme d’apathie. Plus particulièrement lorsque que les remarques acerbes et cassantes de cette responsable ne se sont plus cantonnées à mes travaux, mais aussi à ma personnalité. « Pour mon bien » je cite, elle me disait que j’avais l’air superficielle au premier abord, que j’étais quelqu’un dont on ne pouvait pas attendre grand chose professionnellement parlant et que j’étais aussi une personne « très perturbée ». Il y avait eu aussi cette entrevue où j’avais entendu répéter pendant plus de 2 heures que j’étais une personne ayant de gros problèmes personnels et qu’il fallait que je me remette en question. Et cela ne s’est pas arrangé. Progressivement, ce fut quotidien, répété et systématique. Je suis devenue l’ombre de moi-même. Je ne me reconnaissais plus. J’avais une envie forte de m’extirper de tout cela, mais je me sentais terriblement vulnérable.

Du coup, malgré des moments sympathiques et d’entraides avec certaines collègues. J’ai vécu dans la peur durant toute cette expérience professionnelle. La peur au ventre ne me quittait pas de la journée. Je me souviens de mon angoisse quand j’entendais arriver cette personne et le bruit des talons qui donnait un aperçu de son humeur pour le reste de la journée. J’ai cherché longtemps chez moi ce qui pouvait provoquer de sa part un tel comportement. Je me sentais coupable de ne pas suffisamment bien travailler, j’avais toujours l’impression de ne pas en faire assez malgré de bons retours des clients. Je ne dis pas que j’étais une collaboratrice parfaite. Il m’arrivait de faire des erreurs. Je me trompais aussi. Mais disons que j’essayais par tous les moyens de le devenir et que je faisais mon possible pour être une super employée (le syndrome de l’élève modèle en entreprise, j’appelle ça). Mais je n’en faisais jamais assez et les remarques agressives se faisaient de plus en plus présentes et oppressantes.

Et puis c’est en lisant plusieurs ouvrages* que j’ai compris que tout ce qui se passait n’était pas juste des remarques désobligeantes de la part d’une personne mal lunée. Non. C’était ce que l’on appelle communément du « harcèlement moral » et que je me retrouvais empêtrée là dedans.  J’avais une personne perverse narcissique devant moi et il était temps que j’agisse pour l’empêcher de me nuire encore plus. En parlant davantage avec certaines collègues, j’ai appris aussi qu’il y avait eu plusieurs départs avant car les gens ne supportaient plus cette ambiance « tyrannique ». La seule solution que j’ai trouvé pour y échapper c’était de partir. Je dirais même qu’une fuite était nécessaire pour retrouver un semblant de santé morale (qui était déjà sérieusement entamée par la situation). Après plusieurs années dans cette boîte, c’est ce que j’ai fait, même si là encore, mon départ a été difficile.

J’ai mis du temps à me dire que c’était bien du harcèlement. J’ai mis du temps à arrêter de culpabiliser parce que je ne pensais pas être à la hauteur professionnellement parlant. J’ai mis du temps à comprendre que les remarques concernant ma personnalité n’avaient rien à faire dans le discours d’une manager. Je m’en suis voulue aussi de ne pas m’être écoutée alors que j’avais une petite voix qui me disait dès le début que ça clochait tout ça.

Je ne sais pas pourquoi l’envie m’est venue de vous en parler aujourd’hui, mais je me dis que j’ai franchi un cap étant donné qu’avant je cachais cette histoire à tout va et que je ne me sentais pas libre d’en parler. Je suis contente aujourd’hui de « l’ouvrir »enfin.

Qu’est ce que je peux dire de cette expérience aujourd’hui ? J’en ai subi un bon moment les effets dévastateurs (ma fameuse prise de poids dont je vous parle tant et des effets très lourds sur mon moral qui appartiennent heureusement au passé). Même si j’ai « remonté la pente » comme on dit, j’ai vécu des moments très difficiles et je dois dire que mon estime en a pris un sacré coup. Encore aujourd’hui, je perçois les conséquences de cette expérience, mais heureusement cela diminue avec le temps. Mais ce que je peux dire aussi c’est que l’on ne va pas dans certaines situations par hasard et qu’aussi douloureuse qu’elle ait été, cette expérience me permet aujourd’hui d’être une jeune femme qui s’écoute davantage, qui a décidé de se sentir mieux dans sa vie, qui s’affirme un peu plus chaque jour, qui a décidé de se consacrer davantage à ses passions et qui veut être davantage responsable de son existence.

Un mal pour un bien que j’aurais préféré éviter, mais qui m’a permis de me rappeler que je suis une battante dotée de ressources énormes pour encore et toujours se relever.

*Références de livres sur le sujet :

-Marie France Hirigoyen, Le Harcèlement Moral : la violence perverse au quotidien

-Marie Pezé, Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés

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18 Réponses

  1. Philippe Libagé | Réponse

    J’ai moi-même été victime de harcèlement moral au travail. J’ai écrit et publié un livre sur le sujet et en parallèle créer un blog « http://philippelibage.wordpress.com/ ». Je souhaite beaucoup de courage, de ténacité et de persévérance à ces victimes de ce fléau. Tenez bon!!!
    Cordialement
    Philippe Libagé

    1. Bonjour Phillipe,
      Bravo d’exprimer votre voix en racontant votre expérience sur le sujet.
      Je ne suis plus dans une telle situation actuellement (bien heureusement), mais effectivement pour les personnes qui en sont victimes je leur souhaite beaucoup de courage et de tenacité.
      Bonne soirée !

      1. Bonjour Elosya,
        Je vous remercie de votre courriel. Pour ma part, la galère est terminée et je suis heureux qu’il en soit de même pour vous. Bravo pour votre blog, vivre sa vie et se faire plaisir. »Carpe diem »
        Cordialement
        Bonne semaine
        Philippe Libagé

        1. Merci Phillipe pour ce message encourageant,
          Je suis contente de savoir que pour vous aussi cette « galère » est terminée
          Bonne continuation pour la suite !

  2. […] vous en avais parlé ici, j’ai été confrontée au harcèlement moral en entreprise. Personnellement et professionnellement, j’ai eu du mal à me reconstruire, retrouver une […]

  3. […] en aiguille, je me suis sentie suffisamment à l’aise pour parler de mon expérience liée au harcèlement moral . J’évoquais les collègues, celles qui étaient restées proches de moi jusqu’au bout, […]

  4. […] sais, je crois que sans mon expérience d’harcèlement moral, je n’aurais pas le même recul professionnel et je serais peut-être encore empêtrée dans […]

  5. […] individuels. Plus particulièrement de ceux que j’avais lorsque j’ai été victime de harcèlement . Je me souviens que ces entretiens tournaient plus au rapport exacerbé de domination, où […]

  6. C’est un courageux témoignage que tu nous offres là. Ce n’est vraiment pas facile d’affronter des pans de son histoire personnelle (et professionnelle) avec lucidité sans amertume et sans se voiler la face.
    Je suis contente pour toi que tu aies réussi à dépasser le stade de la culpabilisation et de la remise en question perpétuelle. Ça fait du bien au moral, ça permet à celles et ceux (comme moi) qui n’en sont pas encore sorti, de se dire qu’un jour, on arrive à vraiment ouvrir les yeux et à se sentir mieux dans sa peau!
    merci bcp

    1. Bonjour Poids Plume noire,
      Je suis touchée que mon témoignage te donne un peu de baume au cœur. Ça a été une expérience épouvantable et il m’a fallu du temps pour en parler aujourd’hui sans trop « d’amertume et avec lucidité » et je me sens honorée par tout ce que tu me dis.
      Effectivement on peut s’en sortir, c’est un travail assez long, mais dis toi que même après des semaines, des mois, voire des années, on peut toujours, toujours s’en sortir. Je te conseille vraiment de lire sur le sujet. Les livres permettent de mettre à distance les choses et de voir que l’on n’est pas seule à avoir vécu cela. Les livres te permettront aussi de savoir comment réagir et comment te défendre face à une personne de cet acabit. Ensuite, je te conseille vraiment d’en parler autour de toi, à tes amis, à ta famille, sur ton blog, à un psy, sur des forums. La parole libère de manière parfois surprenante et bienfaitrice. Et quand tu auras fait ton chemin (peut-être plus vite que tu ne le crois) là tu pourras prendre la décision qui te semble le mieux pour ton bien-être. L’intérêt c’est de vraiment s’apercevoir que ce n’est pas normal et de te dire continuellement, que ce n’est pas toi qui a un problème. Parce que lorsque l’on se retrouve dans ce genre de situations, une forme ‘d’habitude » se fait et on a l’impression d’être dans une spirale qui n’en finit pas. On a même parfois l’espoir de voir une amélioration chez l’autre, mais dans ce genre de cas, ce n’est pas possible. Une chose est sûre c’est que la liberté professionnelle et personnelle n’a pas de prix et qu’ailleurs ce sera sûrement différent :-).
      Je te souhaite de bonnes choses pour la suite, ton petit commentaire est déjà une avancée vers un mieux-être j’en suis sûre.
      Je t’embrasse !

  7. J’ai moi aussi connu une expérience terrible au boulot, j’y allais en ayant mal au ventre tellement mon boss passait ses journées à nous hurler dessus ou à nous traiter ma collègue et moi d’incapable, alors qu’il était lui même le plus mauvais de tous bien sur!
    Je suis devenue parano accumulant autant de preuves possible de son harcèlement, afin j’espérai alors de le faire payer.
    Je crois que dans cette expérience ce qui m’a le plus blessé -et me blesse encore, (je suis évidement partie depuis) c’est surtout qu’il a pu agir et peu encore agir ainsi en toute impunité. Ni le droit du travail ni aucune des autorités compétentes pour la défense du salarié n’ont levé le petit doigt pour nous venir en aide.
    Aujourd’hui je ne pense presque plus à cette période mais bien qu’étant dans une autre branche, avec un autre patron, mon nouveau boss est aussi vraiment un illustre crétin, méprisant, et grossier…mais bon que veux tu nous n’avons à ce jour trouvé aucun remède à la bêtise humaine!!

    1. Coucou Clochette !
      Ce sentiment de peur au ventre et cette paranoïa je l’ai aussi vécu et c’est vraiment blessant.
      Je suis comme toi, je suis aussi énervée de me dire que cette personne agit et peut encore agir de cette façon. J’avais aussi tenté d’avoir des aides d’organismes extérieurs et hormis me désespérer encore plus, cela ne m’avait clairement pas aidé. Hormis me dire de partir ou de joindre une autre institution, je n’avais pas du tout été accompagnée (sauf par une amie juriste que je ne remercierais jamais assez). Je reste encore ulcérée par tout ça.
      Bon bah j’espère que bientôt, tu pourras dire à ton grossier et crétin de boss : au revoir président. Il n’est jamais trop tard pour s’en aller, si vraiment tu ne te sens pas bien.
      Merci vraiment pour ton témoignage. Je t’embrasse Petite fée ! Courage !

  8. Moi aussi j’ai connu mais c’était tellement perfide que tout était dit « derrière » mes collègues et moi, j’ai vécu 2 fois cette expérience : mon 1er job, j’en suis partie au bout de 6 mois j’avais l’impression en plus d’être retournée au collège et la 2eme a duré 2ans 1/2 et j’ai fait une belle déprime jusqu’au jour où j’ai compris que je n’étais pas le problème et qu’il n’était pas normal de subir une responsable perturbée…du coup je me suis rebellée et un jour (avec d’autres collègues aussi) on a déballé notre sac….j’en suis partie aussi !!

    Ce que je trouve immonde là-dedans c’est que ces personnes « perturbées » sont celles qui peuvent décider de notre destin au sein d’une boite et ça m’est devenue insupportable comme idée donc aujourd’hui je suis en mode « j’aime je reste on m’emmerde je pars !! » Pas l’idéal mais je refuse désormais de subir…

    Quelle société étrange….

    1. Salut Lae !
      Je suis contente de voir que tu as réussi à te dépêtrer de ce genre de situations en te rebellant. Moi aussi ça m’énerve de me dire qu’il y a des personnes comme ça, qui décident de ton devenir dans une boîte. Ton “j’aime je reste on m’emmerde je pars !!” je le trouve pas si mal. Au moins tu as appris à te positionner clairement et tu sais ce que tu ne veux plus subir. C’est important de connaître ses limites surtout dans le domaine pro. La tranquillité ça n’a pas de prix et subir n’est pas une solution.
      Oui, je me dis aussi parfois que vivre dans une société qui cautionne et encourage des comportements aussi toxiques dans le domaine de l’entreprise (et ailleurs aussi) c’est parfois désespérant. Heureusement que tout le monde ne ferme pas les yeux là dessus.
      Merci Lae pour ce petit mot en tout cas.
      La bise !

  9. déjà rencontré à plusieurs reprises ce genre de « pervers narcissique » homme comme femme et je dois être une grande naïve mais je n’arrive toujours pas à comprendre comment de telles personnalités peuvent éclore et comment harceler ses employés peut devenir un fonctionnement si établi, presque souhaitable et normal aux yeux de ces personnes ??
    franchement comment peut on en arriver à un tel point de bassesse et détruire les gens autour de soi juste pour quelques miettes de pouvoir ?
    totale incompréhension !
    bien contente que tu aies pu tourner la page et remonté la pente 🙂

    1. Salut Heureuse Imparfaite !
      Alors non, tu n’es pas une grande naïve, c’est juste que tu as un fonctionnement qui ne va pas dans le sens de ce type de personnes toxiques. C’est logique que cela te paraisse incompréhensible. Ce type de personnalité a un manque de confiance en lui important et adopte ce type de comportement pour faire souffrir la personne en face et pour la « détruire » car elle ne supporte pas de voir l’autre personne heureuse ou bien dans sa vie. Le/la pervers narcissique repère les failles et s’en nourrit. Ce n’est pas une fonctionnement lambda donc il est vraiment normal que tu ne le comprennes pas.
      Pour moi c’était vraiment une personne qui était dans ce type de fonctionnement en général et qui trouvait cela « normal ». Dans d’autres cas pro, c’est vraiment terrible parce que la hiérarchie sait que cela va détruire des gens, mais ils préfèrent continuer en se disant qu’il n’y aura qu’un peu de casse. Et on en arrive à des situations horribles comme à France Télécom. C’est incroyable comme tu dis surtout pour « quelques miettes de pouvoir ».
      Oui je m’en suis sortie, après il me reste encore quelques « effets », mais qui tendent à partir avec le temps. Et je me dis qu’il est vraiment temps d’en parler parce qu’il y a encore trop de gens qui sont détruits par ce harcèlement et que cela devient un phénomène banalisé alors que c’est quelque chose de destructeur et de dangereux pour n’importe qui.
      Merci vraiment pour ce petit mot, l’heureuse.
      Des bisous et bonne journée !

  10. Il y en a plus qu’on le croit en plus, regarde le patron de France Telecom est trainé en justive à cause des nombreux suicides dans son entreprise… c’est triste

    1. Je trouve cela terrible. Toutes ces personnes qui étaient poussées vers la sortie pour du profit, je suis épouvantée par de tels méthodes. Ils ont complètement oublié l’humain et c’est vraiment l’horreur d’en arriver à mettre en place un management par la peur sous le prétexte de réduire des effectifs. Et triste oui.

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