Une parenthèse enchanteresse

Je remonte la rue.

Je sors du foyer de travailleurs immigrés où j’ai observé et discuté avec des résidents pendant plus d’une heure. Ça fait quelques mois maintenant que je viens presque tous les jours pour voir, observer, discuter interagir avec eux.

Certains résidents ne m’adressent jamais la parole. J’ai expliqué longuement et à plusieurs reprises que j’étais une étudiante en maîtrise de sociologie. J’ai expliqué mes études, mon mémoire de fin de Master qui porte sur leurs formes de sociabilité. J’insiste sur l’anonymat, sur le fait que je n’utiliserais que des pseudonymes pour eux et que je ne donnerais pas l’adresse exacte du foyer. Malgré toutes ses précautions, certains continuent à se méfier. Il y a la peur constante que la police débarque pour attraper les sans papiers. Il y a la peur de ceux qui se trouvent en situation régulière, mais redoutent toujours que quelqu’un de l’Administration ou de la Police vienne leur chercher des noises. J’ai entendu les différentes histoires qui circulent dans le foyer à propos de policiers en civil qui viennent lier amitié avec les résidents pour mieux les coincer ensuite. Je ne m’étonne donc pas que certains mettent en doute le fait que je sois malienne. Certains sont même persuadés que je mens et qu’un jour ils perceront à jour mes mensonges. C’est difficile pour moi. Face aux suspicions et à la méfiance, j’ai sans cesse l’impression de devoir me justifier, mais je comprends aussi très bien leurs réactions.

Pourtant avec d’autres, un lien s’est progressivement formé. Ils me parlent de leur vie ici et au Mali. Ils me montrent des photos de leur famille. Ils m’offrent systématiquement à boire et à manger quelque soit l’heure. Au début je refusais, par politesse. Mais maintenant, je me débrouille pour pouvoir manger avec eux. L’étudiante que je suis est très attentive à tout ce qui se passe et prend plaisir à venir passer un moment avec eux. La jeune femme en moi se remplit de ses petits moments où elle se confronte à une culture malienne collective à la fois familière et lointaine. J’ai lâché prise sur mon côté ethnologue. Je prends les moments d’observation comme je peux et comme je suis à l’instant T. Ca fait quelque temps qu’ils se livrent davantage sur eux et leurs histoires de vie. Je crois que mon lâcher-prise a déteint sur eux et vice-versa.

Je remonte la rue et j’écris. J’ai toujours sur moi, mon petit carnet d’observation où je note tout ce qui s’est dit ou fait au cours de ces moments d’interaction. Je suis bien concentrée en train d’écrire quand j’aperçois quelque chose de rose dans mon champ de vision.

C’est une petite fille avec son cartable, rose donc. D’ailleurs, elle a deux petites couettes au bout desquels pendent des rubans roses. Elle doit avoir 5/6 ans. Elle tient la main de son papa. Un grand malien qui porte un boubou et un sac en bandoulière. Ils sont en grande conversation pendant qu’ils me dépassent. Enfin, elle est en grande conversation avec son papa qui hoche la tête de temps à autre pour lui signifier qu’il ne dit rien, mais qu’il entend. Bientôt, ils me dépassent et je me sens tout à coup émue par l’image de ce papa et de cette petite rentrant de l’école. Une impression familière m’envahie. Moi aussi, j’avais de grandes conversations avec mon père quand je rentrais de l’école. Il parlait peu, mais du haut de son mètre 85, il se penchait régulièrement sur moi en me faisant un signe de tête ou un petit sourire pour me dire que oui il était tout ouïe.

Mes yeux s’embuent de larmes puis elles se mettent à couler doucement. Je cherche frénétiquement un mouchoir dans mon sac. Je rentre le visage dans mon écharpe car je ne veux être vue en train de pleurer dans la rue. Je relève la tête et les regarde. C’est à ce moment là que la petite fille se retourne, me regarde et me sourit en me faisant un grand signe de la main. Tandis que des larmes continuent à couler, je me mets à rire et je lui rends son salut de la main. Je me sens idiote de pleurer et de rire comme ça. En même temps, son geste de la main si spontané et mignon me fait très vite oublier ce sentiment ridicule. Elle agite ses petits doigts une dernière fois puis se retourne. J’ai eu la vague impression pendant quelques secondes que le temps s’est arrêté et encore aujourd’hui je me souviens avec bonheur du visage de cette petite.

J’ai les yeux brouillés par les larmes. Je m’arrête et je les essuie frénétiquement. Puis je me remets en route. Je me sens tout à coup l’esprit plus clair. Je n’ai plus envie de pleurer. Je me sens très bien là où je suis. Je regarde une nouvelle fois vers la petite et son papa. Elle se retourne une nouvelle fois et m’adresse son plus beau sourire. Elle me fait un nouveau signe de la main auquel je réponds une nouvelle fois. Puis elle se retourne et ils s’en vont comme ça, main dans la main.

Je ferme les yeux. Je prends une grande inspiration. Je souris.

J’ai continué ma route.

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16 Réponses

  1. Tu m’as fait chialer!!!
    J’adore ta façon d’écrire!

    1. Pfiouh je suis touchée que tu me dises ça, merci

  2. Pfiou, magnifique…j’essuie mes larmes et je reprends le boulot 😉

    1. Oh merci ma belle, bisous, bisous, bisous !

  3. C’est un bien beau billet !! très touchant comme tu sais si bien le faire !

    1. Merci Marielle, tu es trop mimi. Bisous !

  4. Ca y est moi aussi je pleure…! A peine commencé l’évocation de la petite fille au cartable rose… que de souvenirs… Tu en as parcouru du chemin depuis l’époque de la petite fille habillée en rose, j’en sais quelque chose… Merci O. pour cette séquence nostalgie, j’en suis super émue!

    1. Oui tu le connais bien ce chemin parcouru à cette époque et par la suite étant donné certains évènements de vie. Oh, ça me touche de savoir que cela t’a fait pleurer. J’espère que ce fut un beau moment de nostalgie pour toi 🙂

  5. Je savais que tu étais bourrée de qualités mais j’ignorais pour la socio. Je pleure chaque jour le peu de cas que la classe politique fait des sciences sociales (les sciences humaines ça a été ma vie dans une autre vie 🙂 Ton post est très émouvant, je suis très, très touchée…

    1. Roh la la la, tu me touches avec tes compliments P’tite Mad. C’est vrai que les Sciences humaines sont peu considérées par nos classes politiques. Il semblerait que les matheux trouvent davantage grâce à leurs yeux, c’est dommage, il y a de la place pour toutes les disciplines. Tu as été dans les sciences humaines, qu’est ce que tu as fait ? j’aimerais bien parler socio avec toi :-).
      Merci pour ce message, bises !!

  6. C’est très joli !!

  7. Et voilà, je pleurniche devant mon écran en prenant mon petit déj ..
    Pas de trop de mots pour rebondir mais j’ai la même impression quand je croise un vieux monsieur dans la rue, qui ressemble de loin en loin à mon grand-père ….

    1. Roh la la, Marie, je me sens touchée que tu te sentes touchée et que cela te rappelle ton papy. Des poutoux !

  8. très beau billet j’ai rien à ajouter 🙂

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