Racines

Rocher du diamant Martinique, source photo

La semaine dernière, j’ai eu une conversation somme toute banale avec ma môman.

Nous papotons de ses activités, des derniers potins dans sa ville, de ses nouveaux voisins. Nous parlons de mon second dégât des eaux. Elle me demande si ça va, comment je me sens en ce moment. Je lui parle du blog, même si c’est un concept qui j’ai l’impression ne lui parle pas trop. Elle me donne pour la 136ème fois  des conseils et des mises en garde. Elle veut savoir si je mange bien et ne manque pas de me rappeler que je pourrais davantage faire attention à ma ligne. Grrrrrr.

Puis juste avant de raccrocher, elle me dit qu’il y a une émission qui passe jeudi sur France 2 et que cette émission concerne le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer, présent en France de 1963 à 1982). Elle me dit : tu sais c’est l’organisme avec lequel je suis venue en France, ça va être très intéressant, si tu peux le regarder on en parlera ensuite. Moi : ok, je le visionne à l’occase, t’inquiètes pas.

Je raccroche. Je garde dans un coin de ma tête que je dois absolument voir cette émission. 1) parce que cette structure fait partie de mon histoire familiale du côté maternel. 2) parce que je veux connaître en détail ce bureau qui a vendu du rêve et qui au final a fait souffrir des milliers de personnes qui ne savaient pas ce qui les attendaient en arrivant ici et 3) mais là je ne l’avais pas prévu, que cette émission allait me filer une sacrée claque personnellement parlant.

Donc hier, j’ai regardé grâce à cette nouvelle technologie que l’on nomme replay, ce très bon documentaire : Bumidom des français venus d’Outre-Mer. Ce bureau a fait venir dans l’hexagone, 160 000 personnes issues de la Réunion, de la Martinique et de la Guadeloupe. Les autorités françaises ont mis en avant des perspectives de formation, des qualifications et l’obtention de postes de la plus haute importance dans la fonction publique. Les gens pensaient trouver une vie rêvée à la métropole avec une bonne situation, un salaire conséquent et un logement décent. Dans les faits, ces migrants se sont retrouvés dans des centres de formation où ils ont appris le ménage, le repassage et la cuisine pour les femmes et pour les hommes la mécanique, la métallurgie et le travail ouvrier. Au lieu d’accéder à des emplois d’institutrices, d’infirmiers ou d’autres postes élevés dans la fonction publique, ils se retrouvaient domestiques, ouvriers du bâtiment ou brancardiers. J’ai trouvé les témoignages de Tullie, Jérosine, Luce et de Georges passionnants. Ces ressortissants des Antilles qui sont de la même génération que ma mère, ont accepté de parler de l’humiliation d’avoir été dupés par l’État, de la peur de se retrouver à la rue sans personnes ressources vers qui se tourner (dès qu’ils quittaient le centre, ils n’avaient plus de contacts avec l’organisme), de quitter leurs parents, frères, soeurs, enfants et conjoints pour la première fois sans savoir qu’ils ne pourraient pas revenir avant plusieurs années et qu’ils ne reverraient pas des membres de leur famille vivants. Ils évoquent aussi les difficultés pour se loger, le racisme ordinaire et cette blessure de s’être retrouvé dans une situation de migration économique pour fuir la misère. Une blessure tellement vivace que cela a longtemps été un secret honteux dans leurs familles. Cet exil et ce déracinement ont parfois été de véritables traumatismes qui ont conduit à des suicides, à la dépression et au renfermement psychologique.

Mon émotion m’a saisie dès le début du reportage notamment parce que dans leurs récits, j’ai retrouvé des bribes d’information que ma maman a pu me livrer. Elle a plutôt une vision positive du Bumidom et de ce que cela lui a apporté. Même si je note également qu’il lui a fallu des années avant de me parler de cet organisme et des galères en arrivant ici. Elle compatit aussi à la souffrance de certains de  ses compatriotes. J’ai aussi été touchée par ce reportage parce qu’il parlait notamment de la Martinique. J’ai une sensation bien familière qui m’est revenue : l’envie de connaître cette île. En vrai, c’est plus qu’une envie, j’ai l’impression d’être consumée par mon désir de « connaissance » depuis plusieurs années. J’y suis déjà allée, mais cela remonte à un peu trop loin maintenant. Je veux à nouveau partir à la découverte de cette contrée pas si loin là bas, où se trouve  une partie de mon histoire personnelle. Je fais partie de ces personnes qui sont persuadées qu’il faut aussi connaître son passé, pour bien se connaître au présent. Je rêve donc depuis de longues années, de ce BIG VOYAGE qui me permettra de partir à la rencontre de certains membres de ma famille, non perdus de vue, mais que je ne connais plus que par bribes d’infos sur le net ou par des photos entrevues sur Facebook. Je rêve de sillonner l’île et de découvrir ses paysages, ses plages, la cuisine, les habitants, les croyances et les traditions. Et c’est bien là le problème, cela reste à l’état du rêve. D’ailleurs à force d’imaginer, je n’ai pas encore franchi le cap de prendre mon billet. Il y a bien sûr la logistique et l’aspect financier qui ont été des freins à ce projet. Mais dans le fond, je pense que la peur a également été une sacrée entrave.

Et puis pendant que je visionnais ce reportage, j’ai vraiment pris conscience qu’il était temps que je me retire les doigts du fessier, que ma peur et mes angoisses ne devaient pas être les moteurs pour ce voyage. J’ai juste pensé très simplement que le temps était venu d’aller chercher un bout de mes racines là bas. J’appréhende, cela ne sera pas facile, mais je sais aussi qu’il ne me manque qu’un peu de témérité pour faire de ce rêve une bien belle réalité.

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14 Réponses

  1. C’est génial que tu aies mis en lumière ce morceau d’histoire de la France, je ne connaissais pas du tout ce bureau ni les fausses promesses qu’il a faites… Merci d’enrichir ma culture!
    Je suis tout à fait d’accord avec toi (tu te rappelles pourquoi) quand tu dis que pour se connaître au présent il faut connaître son passé, alors je suis de tout coeur avec toi pour ton retour à tes racines.

    1. Je suis contente d’avoir parlé de ce moment d’histoire douloureux pour pas mal de ressortissants des Antilles françaises. Je suis heureuse si cela a « enrichi ta culture ». Bien sûr que je me rappelle l’importance des racines pour toi aussi ;-). Merci pour cet encouragement, c’est vraiment gentil Panda.

  2. Ton billet est très émouvant!
    Les racines sont importantes, ce sont elles qui nous relient à la terre =)
    Bisous

    1. Je suis contente que tu te sois sentie touchée Cla.
      Merci !

  3. Les voyages les plus difficiles sont ceux que l’on fait dans notre passé. Je te devine suffisamment forte pour affronter l’histoire de ta maman qui est également la tienne. Le temps est venu Elosya:-)

    1. Ça fait très solennel, mais j’ai aussi l’impression que le temps est venu. T’as raison ptite Madeleine !

  4. Quel belle histoire que tu nous racontes la, je suis touchée par ce beau récits !
    Et Tu as raison de vouloir aller à la rencontre de tes racines je pense que c’est important pour tout être humain de savoir d’ou l’ont vient !
    Bises et bonne après midi !!!

    1. Merci Marielle. Ça fait du bien aussi de parler de certains aspects persos de sa vie. Je pense que mes racines attendent cette rencontre avec impatience. On verra pour la suite, mais dans tous les cas je suis sure que je le ferai.
      Des bisous et bonne après midi à toi aussi !

  5. Nos racines sont très importantes je pense, notre histoire aussi. Fonce je suis persuadée que cela te rendra plus forte quoique tu trouves là bas!

    1. Foncer, c’est un bon conseil Clochette, tu as peut-être raison, cela me rendra certainement plus forte.
      Merci !

  6. Je ne connaissais pas cet épisode de l’histoire de la France. Merci d’en avoir parlé, car cela fait partie des choses à savoir !

    1. C’est vrai que c’est un épisode douloureux dans l’histoire de France. Tu peux le regarder gratuitement jusqu’à jeudi et c’est vraiment un documentaire à voir effectivement.
      Bonne journée !

      1. je vais essayer de le voir aussi, ça a l’air très intéressant ma foi…
        sinon, maintenant que je connais, y’aura toujours moyen de se renseigner.
        bel article, et je suis bien placée pour savoir que l’histoire familiale est parfois bien douloureuse mais importante à connaître et à transmettre. cet article ne pouvait pas me laisser indifférente. bravo ma choupette!

        1. Je suis touchée que tu ne sois pas indifférente devant cet article. Tu es effectivement bien placée pour savoir que l’histoire familiale peut-être difficile à cerner, mais aussi tellement précieuse pour soi.
          Merci pour ce petit mot Aurel.
          Des bisous !

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